Luigi Settembrini et "Les Neoplatoniciens"

En 1977 paraissait un roman inédit de Luigi Settembrini, "I Neoplatonici". Settembrini (1813-1876) est un nom illustre dans la péninsule. Ce patriote napolitain, héros et conspirateur du "Risorgimento", passa dix ans de sa vie dans les prisons bourboniennes. Parmi ses manuscrits conservés à la Bibliothéque nationale de Naples, figurait celui des "Neoplatonici": bien connu des érudits locaux, en particulier de Benedetto Croce, qui empêcha de le publier. Settembrini non seulement symbolisait le courage civique et la grandeur nationale: ce Père de la patrie avait été aussi un père de famille exemplaire. Ses souvenirs de prison faisaient partie des livres qu'on étudiait dans les classes. Toutes ces raisons incitèrent pendant un siècle ceux qui avaient connaissance du manuscrit à le lasser enfoui dans les coffres de la Bibliothèque nationale. Mais enfin l'Italie oratoire, paternaliste et mensongère de la culture officielle a cédé à l'Italie radicale de la contestation et de la liberté: et le roman intensément pédérastique du Héros-au-dessus-de-tout-soupçon a été divulgué.

Certes il ne s'agit pas d'un chef-d'oeuvre. Présenté comme un récit traduit du grec et attribué à un certain Aristeo de Mégare, le texte de Settembrini a toutes les grâces un peu molles et les complaisances littéraires d'un pastiche. Mais nul ne peut douter en le lisant que les amours rien moins que platoniques des deux jeunes Calliclès et Doro aient agité d'émotions plus que littéraires celui qui les racontait du fond de sa prison, entre deux lettres d'époux fidèle envoyées à sa femme.
Comme aucun des deux garçons, écrit-il dans son style impavidement élégant, ne réussissait à entrer "entre les belles pommes" de l'autre, ils avisèrent un vase d'huile blonde pour oindre de cette substance émolliante "la clef et la serrure". Ayant réussi de cette façon à "jouir du premier fruit de leur amour", les deux amants grimpèrent sur la colline, entrèrent dans le temple de Pallas à qui est consacré l'olivier, et remercièrent la déesse de leur avoir suggéré d'utiliser l'huile, dont se servent également les savants pour alimenter leur lampe pendant leur veilles studieuses. Cette dernière réflexion, qui unit ironiquement le trivial de la luxure et la noblesse de la "culture", aura sans doute indigné au plus haut point ceux à qui l'hétérosexualité semble un attribut indispensable du patriotisme.

Le roman de Settembrini abonde en digressions sur la supériorité de l'amour homosexuel. Le terme d'"homosexuel" ne se trouve pas, évidemment, dans son manuscrit. Lui qui parlait crûment de la clef et de la serrure ne se fût pas embarrassé de périphrases si le mot avait existé. "Néoplatoniciens" n'est pas une mauvaise trouvaille pour désigner ceux que le persistant goût hellénisant appelle aujourd'hui, dans certains cercles, des "arcadiens". Settembrini était professeur d'université et expert en littérature grecque.

Si le livre paraît à certains endroits un peu ampoulé et mièvre, c'est que son auteur n'était pas indemne de toute autorépression. Il envoya ce manuscrit à sa femme, en protestant qu'il ne s'agissait que d'une traduction. "Si j'écrivais de ma propre plume, je me garderais bien de ces ordures." Pieux mensonge, qui nous serre le coeur. Il est certain que Settembrini aurait laissé un récit d'une autre trempe s'il avait osé parler à la première personne, sans les voiles de la fiction grecque. Les artifice auxquels il a recouru étaient un moyen de protection nécessaire pour détourner les soupçons et déguiser en "littérature" l'impossible confession.

Ses deux héros, que le philosophe Codros a initiés aux pratiques homosexuelles collectives, puis qui ont partagé ensemble les faveurs d'une prostituée, finissent l'un et l'autre par se marier. "Et chacun d'eux aima et honora sa femme." Fin édifiante, destinée à l'épouse. Voltaire comme Freud auraient vu dans ce triomphe de la monogamie la confirmation de leur thèses sur l'homosexualité comme rite juvénile de transition. Pourtant, Settembrini est plus hardi, plus vrai et plus émouvant que tous les philosophes des Lumières et tous les docteurs du sexe. Car la phrase que je viens de citer n'est pas tout à fait la dernière. Il y en a une autre, qui clôt le livre. "Néanmoins, ils s'aimèrent toujours entre eux, et jusque dans leur vieillesse, lorsqu'ils se trouvaient de temps en temps par quelque hasard dans le même lit, ils mêlaient leurs pieds et s'embrassaient comme dans les premières années de leur jeunesse."

Détail qui paraît "dégoûtant" au préfacier du roman (parce que seuls les jeunes, du fait de leur "innocence physique et psychologique", auraient le droit de "se retrouver dans un lit"), mais qui est, au contraire, le sceau d'authenticité posé sur ce texte et la victoire du courage sur les conventions et les préjugés.

(Dominique Fernandez)
 



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